Grèce : on ne s’attaque pas à la mémoire d’un peuple

12 juin 2013 Par Michel Koutouzis

C’est vrai que les chaînes publiques en Grèce n’avaient pas les moyens de faire de la télé réalité, d’acheter massivement des soaps turques, de dégrader l’image, le son et de produire des séries lamentables, une offense de la culture néo ou petite bourgeoise berlusconienne, ou des talk show sublimant le mauvais goût, la grossièreté, les instincts voyeurs les plus bas. Les chaînes privées s’en chargent allègrement. Elle avait fini par devenir une Arte du pauvre, avec des documentaires, de la musique pas branchée pour un sou, des reprises à n’en plus finir et des émissions folkloriques minables. Mais c’était là que la mémoire collective populaire s’y retrouvait avec des films de l’âge d’or du cinéma grec, avec des discussions littéraires surannées mais donnant la part du lion à la littérature et al poésie grecque, que bien entendu cette bête féroce que l’on nomme néo-grec ne regardait jamais, aimanté par les ragots et les tenues provocatrices des bimbos-présentatrices, anges gardiens de l’insignifiance. Et sans doute, si la télévision publique avait eu les moyens, elle ne se serait pas privée de faire pareil.
Cependant, l’ensemble des programmes, et surtout les JT avaient au moins l’avantage de coller à la réalité de la Grèce d’aujourd’hui, c’est à dire à refléter la crise, sans doute par humilité forcée.
La décadence esthétique, morale, éthique, la soumission non pas au gouvernement mais à tous ceux qui sont au dessus de lui (hommes d’affaires, armateurs, escrocs de tous genre qui possèdent par ailleurs la plus part des chaînes) est telle qu’il suffit de regarder quelques heures la télé dite privée pour en être écoeuré d’une part, d’autre part de penser qu’elle parle d’un autre pays, imaginaire de préférence. Enfin, comme me disait Berlusconi il y a plus de vingt ans, leurs films sont conformes à la pub. Non seulement ils sont charcutés par des pages interminables de publicité, mais surtout ils ne peuvent pas casser l’ambiance consumériste par des sujets et des images trop sérieuses.
Bref, les chaines publiques, loin d’être idéales, et encore moins performantes, paraissaient comme un ailleurs grec, parlant non pas aux grecs, mais à ce qu’ils étaient et ce qui sont devenus.
Les chaines publiques étaient et sont la mémoire d’un peuple qu’on essaie de toute part de le rendre amnésique, afin de lui imposer la dictature de l’instant.
Bien entendu, les fermer constitue, dans la forme et dans le fond, un acte dictatorial. Qui en rappelle d’autres, pas si lointains que les chaines privées tendent de faire oublier. Mais l’image, comme le souvenir, comme la réalité, ne sont pas des produits que l’on peut effacer en coupant le courant.
Aux news français j’ai entendu que le premier ministre prenait un risque calculé. Ceux qui émettent ce genre de commentaires n’ont jamais rien lu ni sur l’image ni sur le souvenir et n’ont jamais sans doute senti la répression. Ils seront, comme le premier ministre grec, drôlement déçus. Car ce qui se joue aujourd’hui en Grèce n’est ni la qualité, ni le prix, ni l’audience d’une chaîne quelconque.
C’est de la notion de l’Etat de droit qu’il s’agit et des reflexes d’une société, grecque mais aussi européenne de le protéger contre ceux qui étaient sensés être ses garants

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